Charles

Crédit photo : Charles Herby-Funfschilling & Médiathèque de Guebwiller

On vous a annoncé la semaine dernière une exposition de photographies et de textes sur les gens du voyage. Elle s’intitule « Semelles de vent, semelles de plomb » et sera visible à la médiathèque dès le 29 mars jusqu’au 30 avril. Nous publions aujourd’hui un texte écrit par Charles, 13 ans qui ne devrait pas vous laisser indifférent… Voici donc l’histoire de Céleste, la « fille du vent ».

C’est cette nuit-là que les évènements qui marquèrent ma vie commencèrent… sous les étoiles. Je me souviens très bien de ce moment-là, dans les moindres détails. Je dormais paisiblement, roulée en boule dans mon lit de fortune, bercée par les bruits étouffés de l’hiver glacial. Puis, vers minuit, j’entendis des bruits en bas. Je sortis de ma chambre, apeurée. Un officier allemand se tenait dans l’encadrement de notre porte, défoncée par des hommes armés. Plus loin, meurtri et encadré par plusieurs allemands se tenait Georges. C’était un brave homme, que Maman abritait dans notre cave, pour une raison que je devais tenir secrète.

– Vois-tu Solange, m’avait-il dit un jour pour répondre à mes questions de jeune enfant, je m’occupe d’un réseau de gens qui protestent contre les Allemands. On les appelle des résistants. Et parfois, ces résistants doivent éviter de croiser le chemin des Allemands… pour des raisons de sécurité…
– Comme une partie de cache-cache géante ? lui avais-je demandé. 
– Oui, comme un cache-cache, mais avec des conséquences plus graves si l’on perd…»

Je comprenais désormais ce qu’il avait voulu dire par des conséquences plus graves, en le voyant dégoulinant de sang, la tête baissée, pointée par le canon d’un fusil.

– Schnell ! hurla le lieutenant en claquant la langue. Quelques soldats poussèrent notre protégé dans une camionette, en prenant bien soin de le trainer sur le gravier.
Zu das Gefängnis ! hurla un officier en le pointant d’un doigt ganté de cuir noir. Und die Frauen… continua t-il. Sa voix s’arrêta et il eut un sourire qui me glaça le sang…Zu Mathausen ! Mathausen…

J’avais déjà entendu ce nom quelque part, et pas de manière positive. En effet, le visage de ma mère s’assombrit, et elle se laissa balloter par les soldats qui la forcèrent à marcher. Un des militaires m’attrapa durement par l’épaule et me poussa vers ma mère sanglotante. Leur chef s’approcha de nous, et nous dit dans un français maladroit: – Gut voyage en enfer, mé’tmoiselles ! Emmenez-les ! Toute la nuit, on nous força à marcher, malgré nos pieds nus, sur les routes rocailleuses de Bourgogne. Chaque fois que je m’étalais sur le chemin, ou qu’une pierre me transperçait le pied en m’arrachant un cri de surprise et de douleur, les allemands s’esclaffaient et nous poussaient plus fort avec la crosse de leur Mauser. A chaque pas, je redoutais un peu plus ce qu’était vraiment Mathausen. En fait, je redoutais surtout d’avoir raison, car au fond de moi, je savais bien ce qu’était cet endroit.

Plus tard dans la nuit, on nous emmena dans une gare isolée de la région, où des patrouilles semblaient attendre d’autres victimes. On nous jeta dans un wagon, et on referma la porte brutalement, dans un grinçement sinistre. Autour de nous, des personnes de toutes nationalités nous fixaient d’un air hébété, les bras ballants, attendant un miracle quelconque pour les sortir de là. Mais il n’y eut aucun miracle. L’espoir nous avait tourné le dos. Brusquement, le train démarra, nous projetant tous contre la taule rouillée et froide de l’habitacle. Les gens s’écrasaient, se bousculaient, sans même hurler ou soupirer. Toutes émotions les avaient quittés depuis longtemps. Toute la nuit, le wagon nous entraîna vers une destination dont aucun ne savait s’il en reviendrait vivant. Chaque kilomètre nous terrorisait tous un peu plus. Soudain, les roues du transport crissèrent et nous fûmes projetés les uns sur les autres. Puis, une patrouille ouvrit la porte et hurla dans un français parfait :

-Terminus les aberrations génétiques ! On descend !

Et nous descendîmes. Alors je vis à nouveau les étoiles. Sur nos chemises. Celles des Juifs, des homosexuels, des gens du voyage, des asociaux… Elles se fondirent avec nous dans ce décor d’angoisse. Et certaines étoiles s’éteignirent au bruit des fusils. Au petit matin, mes craintes se confirmèrent, et une vague de désespoir et de douleur m’envahit. Le camp de concentration de Mathausen. Un lieu de torture et d’horreur, fermé par de hauts murs de béton et de barbelés, avec pour unique décoration des croix gammées ou la devise des Nazis. On nous emmena sur une grande place, poussiéreuse et recouverte de cendres. Au milieu, celui qui devait être le responsable du camp, nous attendait. Il se racla la gorge, nous regarda avec le plus profond dégoût, et commença à nous parler dans notre langue maternelle.

– Ecoutez-moi bien tous, car je ne gaspillerais pas deux fois ma salive pour des untermenschs !
Pour commencer, les femmes à gauche et les hommes à droite !

Des soldats nous poussèrent brutalement, et ma mère et moi eûmes du mal à rester ensemble dans cette vague de mouvement. Lorsque les bruits de pas s’arrêtèrent et que la poussière cessa de s’élever en un nuage irrespirable, l’officier nous regarda d’un air satisfait. Puis, il se tourna vers le groupe d’hommes.

– Vous, les vermines masculines, vous travaillerez dans les mines et vous servirez d’ouvriers. Un mouvement de fuite ou de violence envers un représentant du camp et je vous extermine ! Compris ?

Voyant qu’aucun déporté ne lui répondait, il ordonna à ses sbires d’emmener les prisonniers de même sexe dans leurs cellules. Lorsque tous nos confrères furent enfermés, le chef décida de nous accorder une attention minime.

Quand à vous, vous ferez ce que vous savez faire de mieux. La vaisselle, la cuisine, le ménage… Enfin, vous le savez très bien vous-même !

Cette remarque fit rire les militaires qui nous forçèrent à rentrer dans un vieux bâtiment grîsatre et glauque. Ma mère fût poussée vers un autre groupe, emportée par une patrouille différente de la mienne. Elle tenta de m’attraper mais en vain.
-Maman !
– Tu auras tout le temps de voir ta mère en enfer! me cracha au visage un soldat dont l’haleine empestait l’alcool. Puis il m’attrapa par le col de ma chemise de nuit et m’emmena avec les autres.

– C’est votre dortoir, mesdames, dit un soldat qui semblait légèrement plus gradé que les autres. Enfilez vos uniformes et ne fiez pas aux apparences, les rats tiennent chaud !

En effet, la pièce était froide et peu accueillante. Il y faisait terriblement sombre, et seul quelques rayons de soleil filtraient par les fenêtres grillagées. Nos lits, si l’on pouvait qualifier ainsi ces matelas troués, étaient recouverts d’une épaisse couche de crasse que même nos draps humides avaient du mal à cacher. Mais malgré l’aspect repoussant de mon nouveau lieu de repos, je m’endormis presque immédiatement.

Au petit matin, un visage inconnu était penché devant moi. Je faillis hurler, mais une main chaude et rugueuse se plaqua sur ma bouche. C’était une jeune fille, une de ces personnes du voyage, que certains appelaient Tzigane. Son visage, en partie caché dans l’ombre du dortoir, semblait fâché. Elle fronça les sourcils et me murmura :

– Tu veux nous faire tuer ou quoi ? Si tu hurles ils te fusilleront !
Je lui attrapai rudement le poignet et je me relevai prudemment.
– Qui es-tu pour me donner ainsi des ordres ? fis-je sur le même ton qu’elle.
– Je m’appelle Céleste, et toi ?
– Solange. Montre-toi, j’ai du mal à te distinguer.

La fille hésita d’abord, craintive, puis, elle s’approcha légèrement et sortit de la pénombre. Elle avait le même âge que moi, cela se voyait à ses traits jeunes mais tendus. Ses yeux noisettes pétillaient de malice, mais aussi de méfiance et de peur. Sur ses épaules hautes et carrées, des cheveux obscurs et poisseux dégoulinaient, comme de vieilles algues collées à une pierre. Elle portait une robe difforme, faite de patchwork et d’autres tissus récupérés qui semblait bien trop grande pour elle et ses pieds y disparaissaient. Elle plissa ses paupières et regarda l’étoile cousue sur mon uniforme.

Tu es nouvelle, dit-elle d’une voix cristalline, et tu es… elle observa mon étoile, une complice !
Complice ? moi ? mais de quoi ?
– Je connais toutes les étoiles, me confia t-elle, chaque crime ou chaque… «différence» a une couleur et une forme particulière. Toi, par exemple,
un triangle incliné vers le bas signifie: suspect ou complice. Les étoiles roses symbolisent les homosexuels, les étoiles jaunes sont pour les juifs… Moi je suis une tsigane, j’ai un triangle brun et, elle remonta sa manche, un « Z » tatoué sur le bras.
Je regardais la marque, à la fois avide et effrayée d’en savoir plus sur cet endroit terrifiant.

– Tu en connais beaucoup sur cet endroit, lui répondis-je. Raconte-moi, s’il te plait.

Et Céleste me raconta. Sa vie de nomade, sa roulotte, tous les pays qu’elle avait déjà visités, la différence entre les manouches, les roms, les sintis, les gitans, ces gens qu’on appelle «Les fils du vent». Puis la rafle. Ses parents fusillés sur place et la séparation avec ses frères et soeurs, puis la déportation. Et enfin le camp. Céleste et moi devinrent vite amies. Cette amitié ranimant en moi une petite lueur d’espoir. Mais rapidement, l’Allemagne Nazie l’éteignit.

Nous étions le 20 avril 1942, jour de l’anniversaire d’Hitler. La guerre faisait rage et de plus en plus de « constellations » nouvelles apparaissaient. De nouvelles étoiles émergeaient, pour de multiples raisons, dont même les Nazis ne comprenaient pas toujours les nuances. Toujours est-il que cette journée-là fût marquée d’une pierre noire dans le camp. Toutes les femmes avaient été réunies à la blanchisserie, pour un  » nettoyage en l’honneur du Führer », comme le disait le directeur du camp, Mr. Rawherr, avec un rire satisfait. Nous nous activions donc, tandis que je discutais avec Céleste. Souvent, nous nous inventions des histoires faramineuses et nous pensions à une vie merveilleuse au dehors, telle qu’on en lisait dans les livres. Tout à coup, trois hommes apparurent dans la pièce, accompagnés de l’officier Gassler et du directeur. Ils nous examinèrent toutes et tendirent une lettre à Mr. Rawherr. Il la lut, joua nerveusement avec son col et se racla la gorge :

– En l’honneur de notre Führer, et pour un meilleur mode de vie dans le camp, nous avons décider de…- il regarda un instant les trois hommes qui lui firent signe de continuer- …d’éxecuter la moitié des effectifs masculins et un quart de l’effectif féminin. Veuillez immédiatement vous regrouper dans la cour, bien regarder votre numéro et sortir du rang si on vous appelle.

Plusieurs sanglots se firent entendre, certaines se tinrent par la main, et une détenue tenta de passer à travers les barreaux des fenêtres, avant d’être rattrapée et jetée au sol par un soldat. Moi, je ne savais pas quoi dire, ni quoi faire. Une boule s’était formée dans ma gorge, et la peur me paralysait. Je parvins juste à tourner la tête, pour regarder Céleste. Elle paraissait étrangement calme, comme si elle attendait ce moment depuis toujours. Elle me prit par le bras délicatement, et m’entraina doucement avec elle. On nous poussa à l’extérieur du bâtiment, et l’un des hommes en manteau de cuir noir, s’avança et parla d’une voix rauque :

– Matricule 285AH65, sortez du rang !.

Un homme frêle, d’une vingtaine d’années s’avança, fier et dévisageant ses bourreaux.

– Matricules 340FD546, 39GSJJK, 47NBD rejoignez-le !

Ainsi pendant un quart d’heure, on appela. Les gens trébuchaient, sanglotaient, trainaient des pieds, fuyaient, ou alors restaient tête haute. Et soudain , j’entendis :

– Matricule H45GF !

Ce son me parvint au ralenti, m’écorcha les oreilles. Ce matricule était le mien. L’aigle du Reich avait fondu sur moi, m’avait attrapé entre ses serres puissantes et s’apprêtait à me dévorer. Je fis le premier pas lorsqu’un bras rude m’arrêta. C’était celui de mon amie. Elle me dit, de sa voix douce :

– Toi, tu as encore une mère, et l’espoir de la retrouver vivante. Moi je n’ai plus rien, plus personne, j’ai juste un destin. Celui-là.

Elle tourna la tête vers le cortège de prisonniers, puis me déposa une légère bise sur le front. Elle marcha vers la ligne, d’un pas si gracieux qu’elle semblait voler. Elle s’aligna avec ses camarades d’infortune, ajoutant son astre d’asociale à cette constellation de prisonniers. Un grand silence précéda le bruit de la fusillade, et ils tombèrent tous avec elle, sous le ciel obscur du IIIè Reich, en une pluie d’étoiles…

Charles Herby-Funfschilling

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